Il ne compte plus les présidents ni les guerres que son pays a connus. Clint Eastwood, 84 ans, exerce toujours sa libervấp ngã de penser. À l’heure où son dernier film, American Sniper, interroge à nouveau le rapport des États-Unis à la violence, ce monstre sacré s’est confié à Florence Colombani à Los Angeles.

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Publié le VENDREDI, trăng tròn FÉVRIER 2015

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Les grands séducteurs ne meurent jamais. Surtout à Hollywood. « Je suis heureux de vous revoir », me lance Clint Eastwood, 84 ans, comme s’il se souvenait de toutes celles qui ont croisé sa route, le temps d’un verre ou d’une interview. Nous sommes dans une suite du Los Angeles Athletic Club, l’hôtel Art déco où Charlie Chaplin avait ses habitudes. Le cinéaste n’a pas pris une ride depuis notre dernière rencontre, cinq ans plus tôt, à Paris. Il a toujours ce regard bleu électrique, cette posture bien droite, la voix joliment éraillée. Est-ce à cause de sa taille (1,93 m) qu’il doit sans cesse plier et déplier ses grands compas sous la table ? Il parle lentement. Observe sầu chaque détail. Meryl Streep dit que « Clint est à tout moment parfaitement conscient de l’effet qu’il produit» et elle a raison. L’acteur donne l’impression que rien ne compte plus à ses yeux que d’être là, maintenant, face à vous. Son sourire vous emporte : « J’espère que vous allez aimer Los Angeles. »

Clint Eastwood est un paradoxe cộ vivant. En apparence, il ressemble au papy machiste et réactionnaire de Gran Torino (2008). Il incarne toujours une Amérique sûre d’elle, persuadée que ses interventions militaires sur la planète vont punir les méchants et rétablir l’ordre. Son nouveau film, American Sniper, dont la sortie française est prévue le 18?février, ne va pas améliorer les choses. Dans ce drôle d’objet aux accents militaristes, qui figure parmày les meilleurs films du cinéaste, Clint retrace la vie de Chris Kyle, tireur d’élite devenu célèbre pour avoir abattu pas moins de cent soixante « terroristes » en Irak, femmes et enfants compris, sans jamais exprimer le moindre regret sinon celui de ne pas en avoir tué davantage. Après la guerre, le soldat rentre aux États-Unis, monte un club de tir et se fait assassiner à bout portant par un marine de 25 ans. Clint Eastwood a rencontré la veuve et les enfants de Chris Kyle pour écrire cette histoire. Même s’il récuse les comparaisons avec son héros (« Je suis patriote mais je n’ai jamais ressenti la nécessibửa de me battre pour tháng pays »), il porte un regard tendre sur un homme « qui veut être sur le terrain alors que sa famille a besoin de lui à la maison ». Il ajoute : « Pas mal de gars avaient ce genre de convictions dans le temps.»

C’est l’autre face du cinéaste, celle qui le rover tê mê désarmant : il trouve toujours un gramme d’humanivấp ngã quelque part, même au milieu d’un torrent de boue. Et il le sublime avec grâce. Qui aurait pu imaginer l’inspecteur Harry tournant un portrait de femme aussi mê touchant que Sur la route de Madison ? Quand il jouait les cow-boys, il affichait déjà cette élégance minimaliste. Sergio Leone lui avait expliqué qu’il devait en faire le moins possible, rester calme et imsản phẩm điện thoại sur le champ de bataille au moment où tout le monde se tirait dessus. Quvà il filme aujourd’hui, les personnages semblent avoir trouvé la paix intérieure à l’image de Kevin Costner dans Un monde parfait. Quel autre réalisateur aurait pu transformer Matt Datháng en capitaine courage pour Invictus ? Même la délicate Hilary Swank est devenue boxeuse dans Million Dollar Baby. Lors de sa rencontre avec Clint Eastwood, elle avait les mains moites, le cœur qui battait à cent à l’heure. Lui s’est contenté de poser ses pieds sur la table en disant : « Bon, t’as intérêt à t’entraîner. »

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Longtemps Clint Eastwood a été tenu pour réactionnaire par les critiques de cinéma. « Je vous assure que ces films n'ont pas ébổ faits par des fascistes » dit-il.

MAÎTRE-NAGEUR PENDANT LA GUERRE L’acteur a longtemps éngã associé à une réplique. Souvenez-vous: au début du Retour de l’inspecteur Harry (1983), il pénètre dans un restaurant, surprend des braqueurs en action, abat aussitôt l’un d’eux, mais un autre, plus coriace, s’empare de la serveuse et menace de la tuer. « Go ahead ! Make my day », lui répond Harry-Clint dans une savoureuse formule, ainmê man traduite en français : « Vas-y ! Fais-moi plaisir. » Le message est clair : rien ne peut altérer le plaisir de « Dirty Harry » qu& il veut faire régner la justice. Deux ans plus tard, un autre acteur (moins bon que Clint, il est vrai) devenu président des États-Unis, reprendra l’expression : « Je suis prêt à signer un veto pour bloquer toute augmentation des impôts imposée par le Congrès, lance Ronald Reagan à un parterre de chefs d’entreprise. Et je n’ai qu’une chose à dire à ceux qui veulent augmenter les impôts : “Go ahead ! Make my day.”»

Cette formule a longtemps associé Eastwood à une droite réactionnaire, en particulier auprès des critiques de cinéma. La terrible Pauline Kael, critique cinématographique du New Yorker, est allée jusqu’à qualifier l’acteur de « fasciste ». « Je vous assure que ces films n’ont pas ébửa faits par des fascistes », me glisse aujourd’hui Clint Eastwood. La réalité est évidemment plus complexe cộ. En 1952, cet enfant de la classe ouvrière d’Oakland, Californie, a pris sa carte du parti républicain pour soutenir Dwight Eisenhower. Il militait surtout pour un candidat désireux d’en finir avec la guerre de Corée (1950-1953). « J’avais 11 ans au moment de l’attaque de Pearl Harbor, me raconte-t-il. Je me ­rappelle le patriotisme de ces années de guerre, la ferveur des gens... mais ça a éxẻ une période terrible. À la fin, tout le monde disait : “C’est merveilleux, c’est terminé.” Et cinq ans plus tard, tout recommençait. On mobilisait à nouveau et je devais faire partie du contingent. On me parle de la Corée. “Où c’est ? j’ai demandé. Qu’est-ce qui se passe là-bas ?” C’était surréaliste.» Il ne participera pas aux combats. ­Officiellement, l’armée a préféré utiliser ses qualités de maître-nageur pour ­former les jeunes recrues au camp de base.

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Aujourd’hui, l’acteur critique ouvertement la longue tradition interventionniste des États-Unis, au risque de brouiller son image de cinéaste fasciné par les guerres : « Je pense qu’il faut laisser les autres tranquilles, soupire-t-il. Si la guerre de Corée n’était pas nécessaire, celle du Vietnam giới ne l’était pas davantage. Et l’Irak, était-ce obligatoire ? Si encore on avait remplacé Saddam Hussein par Abrayêu thích Lincoln... Et say đắm les armes chimiques sont say đắm importantes, pourquoi est-ce qu’on ne bombarde pas l’Iran ?» Il précise :«Mon point de vue sur la guerre n’est pas du tout celui de Chris Kyle. Lui pense qu’il a eu raison sur toute la ligne. Il refuse de s’excuser. Il pense que c’est juste d’aller là-bas et de se battre pour un pays qui, de toute façon, ne croit sans doute pas à la démocratie. Moi, je préférerais qu’on reste ici et qu’on essaie de s’améliorer, d’améliorer notre situation plutôt que d’intervenir chez les autres.»

C’est l’ambiguïbửa – et le génie – de Clint Eastwood: il n’aime pas la guerre mais dépeint mieux que quiconque la fraternivấp ngã qui se tisse au fil des épreuves. Dans Lettres d’Iwo Jima (2006), récit de la Seconde Guerre mondiale vue du côbổ nippon, il filme les soldats japonais avec une infinie précision et délicatesse. « Je parvenais à m’identifier à eux », me dit-il. Pourquoi ? « Parce que c’étaient des conscrits. Ils n’avaient pas choiđê mê d’être là. Quand on est mobilisé, on vous arrađậy à votre vie, on vous soumet à un entraînement pour vous transformer en militaire, à la fois dans le corps mais ausham mê dans l’esprit. Toute tháng unité est partie en Corée, à un moment dramatique où il y avait beaucoup de morts. Et moi j’ai échappé à cela. » Ses souvenirs traversent American Sniper. Clint, le jeune homme qui n’est pas allé au front en Corée, n’a pas oublié ses camarades morts au combat. À 84 ans, après tant de succès et d’honneurs, il a ausham mê fait ce film pour leur rendre hommage.

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LA MÉLANCOLIE DES « OLD DAYS »Clint Eastwood se définit comme un « libertarien » : il est convaincu que l’État doit intervenir le moins possible dans la vie des individus afin de ne pas entraver leur liberbửa – les impôts sont considérés comme une hérésie. Le cinéaste ne s’est pas limivấp ngã à la théorie, il s’est confronbổ au terrain. Entre 1986 et 1988, il a ébổ maire (sans étiquette) de Carmel-by-the-Sea, chiquissime station balnéaire de Californie. Il y vit toujours, entre sa splendide villa et son club de golf huppé où Jaông xã Nicholson travaille son swing, cigare au bec. Il pratique la méditation, fait du yoga chaque matin, se nourrit de plats végétariens. Il s’est promis une chose : jamais on ne le reprendra à briguer un mandat. Comme s’il avait compris que le public pouvait excuser un mauvais film, pas un mauvais édile. « La politique, me confie-t-il, c’est derrière moi. Tout ce que je demande aux élus, c’est de travailler davantage. Allez les gars, arrêtez de faire campagne, mettez-vous au boulot. »

Les républicains sont fiers de ses engagements. En 2008, Clint a soutenu le candidat John McCain, vétéran du Vietnam giới : « Je l’admirais pour son courage et son honnêtebổ, raconte-t-il. Je respecte son expérience de soldat. Il a ébổ prisonnier de guerre pendant des années. Il a même éxẻ torturé. Mais est-ce qu’il aurait éxẻ un bon président ? On ne le saura jamais. » Quatre ans plus tard, le cinéaste s’est donné sans compter pour le candidat Mitt Romney. Un épisode de la campagne est resvấp ngã célèbre. Lors d’un meeting républicain, il est monbửa sur scène pour interpréter un curieux sketch dans lequel il dialoguait avec une chaise vide censée être occupée par le président Obama. « Je sais que, dans votre parti, certains ont éngã déçus que vous ne fermiez pas Gitmo . Moi, je me dis : pourquoi fermer une chose qui nous a coûbửa tant d’argent ? » Un monologue gênant. Sur Twitter, le vrai Baraông xã Obama a répliqué avec humour, en diffusant un portrait de lui assis dans un fauteuil du Bureau ovale, accompagné de ce commentaire : « Cette chaise est occupée. »

À l’évocation de cet épisode, Clint Eastwood se montre sévère à l’égard de Mitt Romney : « Il manquait d’élan, d’énergie. Il prenait les coups sans répondre.

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» Il confie n’avoir « jamais caché doutes sur la capacixẻ de Baraông chồng Obama à être un grand chef d’État. » Mais précise-t-il, « il me semblait qu’il manquait d’expérience et je pense qu’on a vu que c’était le cas. » Cela ne l’a pas empêché de croire que ce premier président noir « mettrait un point final au racisme par sa seule existence ». En 2009, lors de la sortie d’Invictus, film sur la réconciliation en Afrique du Sud après l’apartheid, il m’avait raconbửa avec dégoût les souvenirs de la ségrégation en Amérique. « Même ham j’ai parfois l’air nostalgique, je reconnais qu’il y a des domaines où tháng pays est meilleur qu’autrefois. La tolérance et le respect de l’autre ont beaucoup progressé depuis ma naissance. Et j’en suis heureux. »

La nostalgie. C’est l’autre versant d’Eastwood qui ajoute encore à son charme. Au fil de l’interview, il s’enflamme pour « des vieux films, des séries B, qui dépassaient souvent ce que l’on peut faire aujourd’hui ». Il regrette le temps où les hommes ne se lamentaient pas. « Après la guerre, on leur disait : “Allez, rentrez chez vous, adquả táo.” Il n’y avait pas d’accompagnement psychologique. Les gens repartaient chez eux mais ils n’avaient pas le droit de se plaindre, alors qu’aujourd’hui, c’est la mode. » Il lui arrive de prononcer l’expression « old days » (autrefois) avec une pointe de mélancolie. Les old days, ce pays disparu où il écoutait la radio pendant des heures avec ses copains : « Imaginez un peu, on s’asseyait près du poste et on restait là, sans bouger, captivés par la magie des mots ou de la musique. Ça paraît incroyable aujourd’hui.» Rien ne l’agace davantage que ces débats télévisés où l’hystérie empêche toute discussion. « Tout ce qu’on voit, c’est des gens qui se crient dessus, qui se coupent sans cesse la parole, qui passent leur temps à dire que c’est la faute des autres», confiait-il au magazine GQ en 2011. Aujourd’hui, il ajoute dans un regard attristé : « Autrefois, il n’y avait pas la famille ­Kardashian. »

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Impitoyable : « Notre Constitution protège la liberbổ de culte et celle de porter une arme. »

La remarque n’est pas anodine. Elle recèle une part d’amertume personnelle : c’est la téléréalixẻ qui a eu raison de son dernier mariage avec l’animatrice Dina Ruiz. Pour de mystérieuses motivations, Mme Eastwood avait eu envie de s’afficher dans une émission intitulée Mrs. Eastwood và Company avec ses filles Francesca et Morgan. Des caméras suivaient les trois femmes dans des occupations ausmê say passionnantes que la pose d’un piercing sur le nombril et les séances de shopping. Tout le programme reposait sur l’apparition du gr& Clint. Mais celui-ci a surtout passé son temps à éviter la caméra. « En tout et pour tout, l’inspecteur Harry n’apparaît qu’au détour de deux scènes, visiblement dépassé par cette dictature de la transparence que tout le monde, à part lui, a l’air de trouver normale », a relevé Télérama. Le programme a dû s’arrêter au bout d’une saison, faute de spectateurs. Et le mariage entre l’icône du cinéma et l’animatrice n’y a pas résisté.

Avec le temps, Clint Eastwood est devenu un expert ès séparations. Les femmes lui sont souvent tombées dessus. « À Hollywood, il y a beaucoup de moyens de régler son flux hormonal», a coutume de dire le malheureux séducteur. Officiellement, il a vécu avec cinq femmes, eu sept enfants. Sa séparation houleuse avec l’actrice Sondra Locke, au milieu des années 1990, a fait la joie de la presse américaine. Devant le juge, Clint Eastwood a répéxẻ soixante-dix-neuf fois la formule : « Je ne me souviens pas. » Gr& prince, il a quand même autorisé l’actrice à conVPS son téléphone mais il s’est battu pour la garde du perroquet. Les enfants ont-ils souffert de ses multiples histoires ? Le cinéaste ne le dit pas. Kyle, âgé de 46 ans, est un pianiste de jazz reconnu. Alison, sa petite sœur, a joué dans Minuit dans le jardin du bien et du mal. Scott, sosie du père, marđậy dans ses pas : en novembre năm trước, il a joué au côxẻ de Brad Pittdans Fury. Un film de guerre, évidemment.

UN CORPS SUR LE PAVÉDevant la caméra d’Eastwood, les enfants sont souvent des victimes. Meurtris, violés, assassinés comme dans L’Échange ou dans Mystic River. Dans American Sniper, plongés au cœur de la barbarie des adultes, ils portent des bombes qui menacent d’exploser à tout moment. « Mon grand âge me rkết thúc sans doute plus sensible, glisse le cinéaste. L’innocence des enfants peut être yêu thích facilement broyée par la sociéngã. Les enfants meurent de fayên ou simplement parce qu’ils sont au mauvais endroit au mauvais moment. » Chris Kyle est lui-même élevé à la dure par son père. La scène de chasse est filmée comme un rite de passage vers l’âge adulte. « Moi ausđắm đuối, j’ai chassé quvà j’étais gamin, confie Clint Eastwood. Mais je n’ai pas aimé ça. Jamais je ne tirerai sur un cerf. »

Ce que le film exalte, le réalisateur le tempère avec soin. En particulier l’association de la Bible et du fusil, mê mẩn souvent présente dans les westerns. « Notre Constitution protège la liberngã de culte et celle de porter une arme. Pour ma part, je ne suis pas vraiment actif sur le plan religieux, même say mê je respecte ceux qui croient. Et je n’aime pas les armes, même say đắm je comprends que l’on veuille en avoir une avec soi. Quand les choses dégénèrent, ça ne suffit pas de compter sur la police. Les policiers eux-mêmes vous diront qu’ils ne peuvent pas vous protéger. Si vous les appelez, ils vous diront : “On arrive sầu dans trente-cinq minutes.” Et tout ce qu’ils trouveront, c’est un corps sur le pavé autour duquel ils dessinent à la craie.

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»

Avant de le quitter, je lui demande s’il a un autre projet en tête. Il a soudain l’air anxieux. Le temps file đam mê vite. Il veut encore tourner « un vieux film, dit-il. Un film d’autrefois. » Il marque une pause, regard lointain, voix fébrile : « Vous aussay mê, vous aimez les vieux films, non ? » Une fois de plus le sortilège opère. J’en viens presque à imaginer que Clint Eastwood s’intéresse à ma réponse. Les grands séducteurs ne meurent décidément jamais.


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